Conflictualisons !
pour sortir de la violence

CONFLIT - VIOLENCES - PEURS

Dans cet article, Lydia Pizzoglio dans le cadre du parcours conflit - Fondaction Universite du Nous - juillet 2026. pose des repères sur le conflit, les notions de violence et de peurs pour lesquelles nous évitons le conflit.


Conflictualiser, c’est littéralement « inciter au conflit » et depuis notre expérience, le conflit permet de ne pas rentrer dans les zones de violence, le conflit permet d’éviter la violence ou d’en sortir ! 

Conflictualiser c’est faire le choix de ne pas mettre les choses sous le tapis et d’offrir la possibilité de les traiter… Car, de toute façon, elles ressortiront un jour ou l’autre et d’une manière imprévue.

Conflictualiser, c’est donc prendre l’engagement de « faire conflit », non pas d’envenimer les choses et de faire suer tout le monde exprès, mais de prendre la responsabilité d’adresser les sujets qui en ont besoin.


En effet, en y regardant de plus près, il y a de nombreuses fois où j’ai évité d’aller au conflit et où les choses se sont envenimées. C’est un peu comme quand on a un souci de santé : en général ne pas s’occuper de douleurs de dos récurrentes par exemple ne semble jamais une bonne stratégie. 

Dans les raisons fréquentes, on peut éviter le conflit parce qu’on n’a pas envie de ressentir des émotions désagréables, parce qu’on se raconte que cela va passer.

Parce qu’on peut répondre à des injonctions éducatives ou culturelles, peut-être d’autant plus quand on est une personne minorisée : « sois gentille », « fais pas de vague », « ne te fais pas remarquer ».

Parce qu’on peut répondre à des normes sociales où il y aurait des choses qui se disent dans certains contextes et d’autres pas : « on ne dit pas ça au travail », « je ne peux pas me plaindre ici », “ ce collectif est pourtant vraiment top ! “.

Parce que rentrer en conflictualité, quand on est dans une organisation avec de forts idéaux (de justice, de bienveillance, de coopération, d’inclusivité etc), est souvent très douloureux.


Être le miroir de notre société dans ce qu’elle a de plus sombre est insupportable. Alors souvent, c’est le déni et le silence qui s’installent pour ne pas briser l’idéal de soi, l’idéal du projet, l’idéal de l'organisation (association, entreprise etc…). En effet, vouloir coopérer, faire démocratie, sans apprendre à conflictualiser, c’est possiblement reproduire certaines formes de violence, voire même les accentuer.

Quand, par exemple, la bienveillance est érigée en dogme et est devenue un « faire semblant » où on ne peut plus rien dire de confrontant. Où l’idéologie universaliste du « on est toustes égaux », « on est toustes pareils » n’est pas critiquable et où on ne veut pas regarder là où se logent les discriminations et les différentes inégalités. Là où le tout horizontal d’une gouvernance nous condamne à nier nos opinions divergentes et à inhiber les leaderships coopératifs.

Mais derrière ces évitements, il y a des peurs, d’autant plus si rien dans l’organisation n’est prévu pour faire conflit de manière constructive. Dans les peurs à prendre sérieusement en compte, il y a la peur d’être jugé·e, méprisé·e ; la peur d’être culpabilisé·e, manipulé·e ; la peur d’être rejeté·e, exclu·e ; ou encore la peur d’être agressé·e, attaqué·e par exemple.

Une peur, c’est une peur, elle ne se discute pas. Elle est souvent reliée à une blessure ancienne ou à un traumatisme qui se réactive. Mais on peut évaluer si le risque est réel, exagéré ou fantasmé.


En effet, si je rentre en conflit avec telle ou telle personne, est-ce que je crains pour ma vie ? Est-ce que je suis menacé·e d’exclusion réelle ? Ou le curseur est-il plus sur un risque exagéré : je serais dans une situation inconfortable avec mon ou ma responsable, mais mon poste n’est pas en jeu ?

Ou est-ce un risque fantasmé : j’ai peur qu’on ne m’aime plus, que plus personne ne veuille travailler avec moi, qu’on m'éjecte de tous les  projets ? Iel va me quitter ? Je ne suis pas aimable ? 

Mais moins nous conflictualisons, plus nous rentrons dans des comportements potentiellement violents.

La grille de lecture de la Thérapie sociale identifie quatre formes de violence que nous pouvons adresser à l’Autre ou envers nous-mêmes.

Elle parle de la maltraitance que nous pouvons exercer sur l’autre : des atteintes à l’intégrité physique et psychologique, des coups, des blessures, du harcèlement, etc. Nous transformons l’autre en objet.

Il évoque ensuite l’abandon, l’indifférence à l’autre. C’est quand nous nions l’existence de l’autre : c’est le rejet, l’exclusion de l’autre, son être est annihilé. Il n’existe plus pour moi ou pour l’organisation.

Il y a l’humiliation, le mépris : c’est le mécanisme de juger négativement, de dévaloriser l’autre, de le rabaisser en permanence, de l’inférioriser.

Enfin la culpabilisation, qui est le fait de désigner l’autre comme seul responsable, coupable de la situation, du mal qui m’arrive ou qui arrive aux autres ou à la structure. L’autre est culpabilisé, instrumentalisé.


Cela donne des repères. La plupart du temps, la violence que nous faisons subir à l’autre, c’est celle que nous avons subie ou que nous pensons avoir subie. Mais la violence peut aussi être un signal de détresse.

L’acte violent rompt l’ordre établi, comme une lanceuse d’alerte dans des situations où la négation du problème a été importante et où la violence semble être la seule issue possible. L’enjeu n’est pas d’excuser la violence, mais de la considérer, à certains moments, comme une réponse à l’impuissance et donc un symptôme d’un problème plus vaste.

Ici intervient la responsabilité de nos systèmes relationnels, étatiques, démocratiques, de nos organisations, à créer des cadres et des dispositifs pour que les problématiques, les conflits puissent s’exprimer dans les meilleures conditions possibles.

Il est donc à la fois nécessaire, dans un collectif ou une organisation, de se mettre d’accord sur ce qu’on entend par « violent » pour soi, pour l’organisation ; nécessaire de construire un processus d’entrée, de sortie et de gestion des conflits quand on n’est pas en crise ; de définir les modalités de rencontres (fréquence, animation) ; de rendre visibles les ressources accessibles ; de créer un rôle dans la gouvernance qui s’occuperait de programmer des espaces de régulation, de médiation si nécessaire ; de choisir les tiers pour accompagner cette traversée ; et de penser possiblement avec le collectif à un cadre restauratif post-crise.

Une fois la crise passée, il est important de pouvoir en reparler un peu plus tard et de “capitaliser” sur l'expérience afin de ne pas reproduire certaines modalités et d’avancer ensemble. 

Je ne sais pas si vous avez pu vous reconnaître dans les exemples des peurs, des violences possibles, parce que nous en avons toustes, et nous sommes capables du meilleur comme du pire à ces endroits-là.

De qui avez-vous peur actuellement dans votre collectif, dans votre organisation? Pourquoi ? De qui avez-vous eu peur précédemment, à tel point que vous n’avez pas pu conflictualiser ?


Des questions à la fois simples et pas du tout confortables à se poser.

Pour ma part, voir mes stratégies d'évitement, voir la violence que je pouvais m’infliger ou infliger à d’autres me donne le vertige évidemment. Je vois bien encore le chemin à parcourir, mais le fait d’intégrer que tout conflit non traité n’amène jamais rien de bon voire le pire, et que l’enjeu dans nos organisations et dans nos sociétés n’était pas de ne pas avoir de conflit, n’était pas de prévenir le conflit, mais au contraire de le favoriser pour lutter contre la violence, me pousse aujourd’hui à conflictualiser davantage 

En fait, coopérer, faire ensemble, et faire démocratie, c’est conflictualiser ! 

Alors plein de “coeurage” à toustes ! du coeur et du courage !


Lydia Pizzoglio - juillet 2026


Gouverner ensemble
Un impératif pour notre temps