Entretien avec Marielle Couture et Ian Segers de l'association québécoise "Le Grand Dialogue" par Approche Coopératives dans son numéro 29 dédié aux gouvernances partagées
Au cœur d'une région marquée par les grands projets industriels, une structure hybride, née de la rencontre entre le terrain citoyen et la rigueur universitaire, tente de dessiner un futur viable.
Ian Segers, co-fondateur de la démarche du GD et responsable du Rôle "stratégie” et Marielle Couture, responsable des communications, nous livrent les détails d'une aventure humaine et politique qui refuse le statu quo !

Pour bien comprendre la genèse du Grand Dialogue, il faut revenir à votre parcours. Comment en êtes-vous arrivés à imaginer une telle structure ?
Ian : Je suis engagé socialement depuis l'adolescence sur des enjeux allant de la gratuité scolaire en passant par la défense de l'agriculture paysanne jusqu'aux processus d’autodétermination régionale. En ce qui concerne le Grand Dialogue a commencé à l'Université du Québec à Chicoutimi (UQAC). Depuis 2008, je travaille en éco-conseil avec mon collègue et ami Olivier Riffon. Nous débordions de créativité, mais nous étions constamment bloqués par les contraintes administratives. En tant que chargés de cours, nous n’avions pas le statut de professeur, ce qui nous empêchait de lancer les projets d'envergure que nous souhaitions sans l’aval d’un titulaire.
Le véritable déclencheur a été politique. Il y a quelques années, le projet industriel GNL Québec — une usine de liquéfaction de gaz naturel — a divisé la région. La ville de Saguenay a pris parti pour le projet alors qu'il n'y avait aucune acceptabilité sociale et que les avis étaient extrêmement divergents. Plutôt que d'organiser des agoras citoyennes pour débattre, la municipalité a "mis de l'huile sur le feu". Face à cela, on entendait souvent : "Vous, les écologistes, vous n'êtes bons qu'à vous opposer, vous n'avez rien à proposer". C'est là que nous avons décidé de fédérer ce qui se faisait déjà sur le territoire pour créer une alterna- tive concrète au modèle capitaliste et colonialiste.

Marielle : Mon parcours est celui d'une militante de naissance. Mon père était un marxiste-léniniste convaincu, ce qui a forcé- ment influencé ma vision du monde. Après des études en graphisme et trois enfants, je me suis installée à Sainte-Rose-du-Nord, un petit village de 430 habitants, dont seule- ment 90 dans le noyau central.
C’est un village d'artistes, de sculpteurs sur glace et de gens du cirque. Nous voulions recréer des rituels qui ne soient pas calqués sur le calendrier religieux ou idéologique classique. Cela a donné naissance au Festi- val Virage en 2015, une "fabrique d'idées pour agir dans le sens de la transition et d'un monde meilleur”. C’est là que j’ai rencontré Ian, qui animait des ateliers sur la transition.
Ian : C’est une structure en deux piliers. D'un côté, le Grand Dialogue, notre équipe de mobilisation citoyenne de dix salariés. De l'autre, Lagora (Laboratoire de gouvernance alternative), dirigé par Olivier Riffon, qui regroupe 15 à 30 chercheurs et étudiants.
Lagora s'occupe des contrats plutôt institutionnels comme avec les ministères ou les sociétés d'État, ce qui nous permet d'influencer les politiques publiques. Le Grand Dialogue, lui, travaille directement avec la société civile. Cette synergie est notre force : le terrain apporte la confiance sociale, et l'université apporte la crédibilité institutionnelle.
Marielle : Ce qui nous distingue radicale- ment des consultations ordinaires qui finissent souvent "tabletées", c'est la rigueur du traitement des données. Grâce à l'université, chaque parole citoyenne, chaque post-it lors de nos ateliers, est consigné professionnellement dans une base de don- nées immense. Nous avons déjà recueilli les témoignages de près de 10 000 personnes sur le territoire. Les gens savent que leur idée ne se perdra pas dans le vide.
Vous parlez souvent d'autodétermination. Que mettez-vous derrière ce mot ?
Ian : L'autodétermination, c'est reprendre le droit de faire nous- mêmes, sans attendre que d'autres décident à notre place. Nous par- tons d'un constat scientifique : le capitalisme est dans un processus d'effondrement. Si nous ne voulons pas simple- ment subir ces ruptures (écologiques, climatiques, éthiques), nous devons nous organiser.
Nous avons choisi l'échelle régionale de manière délibérée car elle permet de "penser en système". Transformer un système, ce n'est pas juste changer ses habitudes de transport alimentaire, c'est repenser toute la chaîne : comment on produit la nourriture, comment on finance une agriculture de qualité et comment on s'assure que ceux qui ont faim y aient accès.