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La transition écologique et sociale à l’échelle des municipalités : l’expérience Deep Dive and Dream Big
La forêt qui pousse
le 27 mars 2020
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C’est une histoire sur la transition écologique et sociale qui commence en juin 2019, avec un mail de Sarah Mc Adam et Filippa Pimentel- de Transition Network (TN), mouvement de transition né en Grande Bretagne et désormais international – m’invitant à rejoindre un projet européen financé par KR Fondation  : « Deep dive and Dream big » : plonger en profondeur et rêver en grand. L’idée : concevoir un processus pour réfléchir à une transition soutenable à l’échelle municipale. Ayant accompagné TN entre 2017 et 2019 dans son changement de gouvernance, j’ai été sollicité au nom de l’UdN pour monter ce projet en gouvernance partagée aux côtés de TN et d’autres acteurs et actrices. Le sujet ayant évidemment du sens : nourrir une transition que nous rêvons aussi à l’UdN, je me lance dans le projet, attiré par la gouvernance à mettre en place dans des conditions particulières : à distance et en anglais. 

Deep Dive Transition

De l’élan fondateur aux difficultés à conduire le projet de transition écologique et sociale

Dès septembre, un cercle coeur de quatre personnes dont je fais partie se constitue et travaille d’abord les intentions profondes du projet « Deep dive and dream big » . Au fil d’échanges passionnés et attentionnés, nous co-créons un processus centré sur une rencontre de cinq jours pour 80 personnes prévue fin novembre à « See U » , un lieu alternatif d’occupation temporaire d’une ancienne caserne à Bruxelles. Ce processus a l’ambition de nourrir la question : « comment pouvons-nous mieux soutenir les acteurs et actrices pour co-créer et soutenir des réponses ambitieuses et inclusives à la crises écologique et sociale, à l’échelle des municipalités ? ». Nous souhaitons rassembler des activistes, des élu·es, des membres d’ONG, des chercheur·ses, … pour une expérience collective profonde connectée à la gravité de la situation écologique et sociale.

Nous fonctionnons au départ de manière fluide et organique, avec un cercle coeur oscillant de quatre à huit  personnes – reliées à d’autres – porteur des rôles communication, logistique, animation, invitations et lien local. Nous faisons un point régulier en utilisant le processus de triage et les « tensions » des rôles. Nous prenons des décisions clés pour penser un projet qui pourra toucher une profondeur via une expérience collective.

Mais rapidement, nous rencontrons des difficultés : même si une vingtaine d’organisations se rallient au projet, peu de personnes ont le temps de s’investir en continu. Cela fait porter beaucoup de responsabilités sur les deux initiatrices principalement, qui peinent à maintenir des gens sur les rôles importants pour l’organisation de l’évènement, et commencent à fatiguer. De plus, il s’avère difficile de toucher un public éclectique pour une représentation large d’un système d’acteurs et actrices pertinentes. 

Ainsi début novembre, nous décidons de reporter l’événement à début mars, confiant·e·s dans l’intuition que prendre notre temps permettra d’en gagner sur le long terme. Soulagé·e·s, nous réunissons une partie de l’équipe fin novembre à Bruxelles pour faire du lien, revisiter les intentions et affiner un processus. En trois jours, nous réajustons un scénario où chaque participant·e pourra partager ses expériences. Nous renforçons l’idée que ce projet, bien que conduit à un niveau européen, doit intégrer les problématiques de toute l’Humanité avec les traumatismes vécus par les minorités depuis des siècles. Challengé par la langue anglaise et les changements d’équipe, je ressors fatigué de cette rencontre… 

Entre fin 2019 et début 2020, nous vivons des changements, des pauses et des abandons parmi les membres de l’équipe organisatrice. L’énergie d’action manque au coeur de ce projet de moins en moins fluide. Nous sommes réellement challengé·e·s sur notre volonté à le réaliser. Mais le coeur tient, et enracine la volonté d’aller s’appuyer sur les problématiques profondes de notre société pour chercher des solutions puissantes et ancrées. En plus, une équipe de huit facilitateur·rice·s est prête à s’investir coûte que coûte lors de ces cinq jours. Malgré le besoin d’une pause, je sens en moi une voix très faible mais ancrée qui me dit : « C’est important, fais-le… ».

Deep Dive Transition 2

Ensemble, tenir le processus de coopération et accepter ce qui arrive

Le 4 mars 2020, nous avons une liste de presque 60 inscrit-e-s dont des élu·e·s locaux, un lieu vide juste pour nous, une équipe de bénévoles pour la logistique, et une journée devant nous. L’équipe de facilitateur·rice·s n’ayant jamais travaillé ensemble mais regorgeant d’expériences d’animation est disponible pour finaliser une grosse partie de la préparation. A défaut de processus clairs et maîtrisés par tous et toutes, nous avançons entre intelligence collective, pseudo consensus ou consentement pour mettre en place ce qu’il faut pour démarrer la rencontre. Adaptation, écoute, lâcher-prise, ouverture, … le fond de notre posture coopérative est activé, alors qu’il faut décider et agir rapidement. En moi, ça tangue mais ça tient : j’ai confiance dans le processus et les personnes même si je suis loin de tout pouvoir contrôler. 

Jour J1, 10h05, ça démarre. 34 personnes seulement sont là dans une grande salle aux peintures impressionnantes. Pas d’élu·es, ils et elles ont été appelé·e·s en urgence ailleurs. Les chaises n’ont pas été livrées à temps. Les toilettes ne fonctionnent pas. Nous sommes en rupture de stock de solution hydro alcoolique – comme tout Bruxelles en fait. Une atmosphère d’effondrement parfumée de Coronavirus est palpable sur le Deep Dive…

Mais les participant·e·s venu·e·s de Grande Bretagne, Belgique, France, Portugal, Espagne, Hongrie… sont bien là, décidé·e·s à se rencontrer, à vivre des choses et à construire ensemble. Il semble que les personnes qui sont là sont les bonnes même si le panel escompté n’est pas pleinement réuni. Et puis certain·e·s arriveront plus tard, nous l’espérons timidement. 

Sur les deux premiers jours, les participant·e·s créent du lien en se partageant leurs histoires et leurs expériences. Le groupe se forme au gré des discussions, ateliers et repas. Au cours du 3ème jour, nous proposons au groupe un rituel collectif en lien avec la Terre, dans l’intention de permettre plus de profondeur.  

Mais ce n’est que le 4ème jour que le groupe plonge, à l’occasion d’une séquence où chacun·e se positionne physiquement pour évaluer l’avancée du travail aux niveaux individuel et collectif. On parle avec puissance, conviction et rage des nombreuses inégalités et traumatismes de notre société. On perçoit aussi dans la dynamique du groupe deux tendances : ceux et celles qui veulent agir (trop) rapidement, et ceux et celles qui ont le courage de d’abord sentir réellement les souffrances d’un système créé par l’être humain et qui court à sa perte. Le partage des émotions diverses agit comme un électrochoc pour le groupe entier, qui se regroupe au complet pour un “ conseil” (cercle de parole depuis le coeur). Parmi les 40 participant·e·s présent·e·s à ce moment là, une plante siège, et on l’écoute “parler” aussi. 

Ce temps de bascule de la rencontre enclenche un mouvement de fond qui donnera de l’énergie pour répondre à la question centrale depuis les tripes et le coeur. 

L’équipe d’animation avait revu dès la fin de la deuxième journée ses processus de mise à jour du programme au fil de l’eau, car nous nous attendions à ce que le groupe s’exprime et qu’il s’agirait de le suivre. La puissance de la gouvernance partagée lorsqu’il s’agit d’accompagner le vivant au coeur d’un groupe en mouvement est sans équivoque. En fonctionnant en écoute de nos perceptions et avec des rôles pour faciliter un processus qui permet au groupe de prendre son destin en main, nous ajustons le déroulé pour accompagner la dynamique de vie à l’oeuvre. 

Le groupe dans son entièreté est, par exemple, capable de prendre deux décisions clés par consentement, et cela très rapidement : la tenue d’un conseil et l’exclusion en toute bienveillance d’une personne présentant des symptômes du Coronavirus. 

Les deux dernières demi-journées donnent lieu à des discussions en sous-groupes, formés autour des sujets tenant à coeur aux participant·e·s et pour lesquel·le·s l’énergie est bien présente pour des discussions de fond vers de plus en plus de concret. Deux sujets sont creusés en profondeur : “apprendre des traumatismes + intégrer et connecter les polarités”, et “écouter les localités pour aller au-delà des logiques de compétition, libérer l’imagination et faire des feuilles de route face aux urgences écologiques. L’évènement se termine dans un grand cercle très vibrant, avec les conclusions des discussions et des partages fraternels avec la parole, le coeur et le corps. 

Lundi 9 mars à 13h, les prochains pas du Deep dive sont posés : partager les productions des participant·e·s suite aux discussions et vécus ; relayer les expériences personnelles avant et pendant l’évènement ; permettre aux participant·e·s de rester en lien et d’aller plus loin ; consolider l’équipe qui fera une restitution écrite de l’ensemble du process, à destination des municipalités et autres fondations. 

Deep Dive transition 3

Faire ensemble pour la transition dans l’être et dans l’agir

Au global et de mon point de vue, le processus vécu dans ces quatre jours et demi a d’abord fait vivre au groupe une expérience humaine intense et challengeante, en lien étroit et palpable avec l’effondrement en cours. Les personnes présentes (en tout une cinquantaine avec les arrivées et départs) – qui ont bravé la crise sanitaire émergente – étaient en majorité des acteur·rices de la transition très au fait de l’urgence écologique et sociale. Elles ont pu échanger leurs points de vue et ont eu des occasions de se rendre compte de leurs propres peurs, conditionnements et limites. 

Certaines séquences proposées, faisant appel au sensible, au corps et pas seulement à l’intellect ont parfois été inconfortables pour certain·e·s, habitué·es aux formats plus classiques de “faire ensemble”. Mais tou·te·s ont joué le jeu en confiance, plus ou moins conscient·e·s que les solutions émergeront aussi par ces voies, autrement dit en changeant les paradigmes d’être et faire ensemble. 

Enfin, le groupe s’est révélé être un miroir fractal de la société à plusieurs niveaux, avec notamment cette tension entre ces deux énergies : “agir” (trouver des solutions d’actions) d’une part et “être” (en authenticité, sentir profondément les fragilités en chacun·e de nous et les révéler au monde) d’autre part. Certain·es ont saisi l’opportunité de cette polarité si visible pour explorer les chemins de réconciliation.. D’autres sont resté·e·s à la lisière de leur zone de “confort”, se réservant sans doute un autre moment pour plonger plus en profondeur. 

Mais au-delà  de ces deux voies motrices encore trop en conflit dans les représentations des un·e·s et des autres, il semble que quelque chose de plus grand soit à l’oeuvre dans la conscience de “faire ensemble”. Le contexte de crise sanitaire actuel révèle un peu plus à quel point il est important de s’unir, en petits ou grands groupes, pour trouver des solutions locales pour que cet effondrement, plus que jamais palpable, soit le prélude à un renouveau. Je suis intimement persuadé que celui-ci sera possible si l’on s’écoute, se respecte, et dans une volonté de partage du pouvoir, que l’on soit “puissant·e” ou “faible”, avec comme boussole l’Amour pour nous guider. 

Guillaume Dorvaux I Membre de l’UdN

Avec, pour la relecture, le soutien de Marion Cremona et Gabrielle Mirbeau

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